Des amis de l’Alliance française témoignent

2012, l’année de la langue française en chine

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Les étudiants chinois en France en 1964.

Comment avez-vous été choisie pour aller étudier en France ?

C’est le gouvernement qui a décidé. J’étais lycéenne à Pékin, et tous les lycéens sélectionnés venaient de certaines grandes villes de l’est de la Chine. Les experts chinois francophones trouvaient que les Chinois de cette région avaient des facilités pour apprendre le français.

Je suis partie en 1964. Au total, une centaine de lycéens sont partis en 1964 et 1965. Nous ne parlions pas français, pas un mot !

La Chine nouvelle avait quinze ans, le pays était relativement prospère. Le peuple vivait beaucoup mieux qu’en 1949. C’était une époque pleine de lumière, nous n’étions pas riches, mais tout le monde était heureux ; pour moi, c’était la société harmonieuse.

Le gouvernement pensait que la Chine était assez forte et stable, on sentait que la Chine allait bientôt entrer à l’ONU et il fallait préparer des Chinois à parler des langues étrangères.

Vous étiez donc désignée pour représenter l’ouverture de la Chine au monde ?

Nous savions que nous devions nous préparer à devenir interprètes, par exemple à l’ONU. Nous étions plusieurs centaines dans le monde entier : à Hong Kong pour l’anglais, à Macao pour le portugais, en Russie pour le russe, à Cuba pour l’espagnol, en Corée du Nord pour le coréen.

Nous étions choisis pendant la dernière année du lycée. Il fallait être parmi les meilleurs, mais il y avait d’autres critères que la réussite scolaire, comme la famille. Je suis née dans une famille de cadres membres du PCC. Il y avait aussi des enfants d’ouvriers paysans, mais pas de « capitalistes ».

Nous étions tous portés par le gouvernement, par l’Etat. L’Etat choisissait des jeunes qui étaient des fidèles de l’Etat. Je suis d’ailleurs restée fidèle au Parti. J’ai eu plusieurs occasions de quitter le pays, mais je suis restée.

Comment s’est passé le voyage ?

Départ de Pékin en train à vapeur : sept jours et huit nuits jusqu’à Moscou. Puis de Moscou vers l’Allemagne, et enfin vers Paris. Nous partions pour quatre ans. Nous étions contents, confiants dans la Chine, dans son gouvernement. Nous n’avions pas de doutes et la plupart des parents étaient fiers. Ils n’avaient plus de soucis à se faire pour l’avenir de leurs enfants.

Quelles étaient vos impressions quand vous êtes arrivée en France ?

Nous n’avions qu’une chose en tête : apprendre rapidement le français pour servir le plus tôt possible le pays. Quelques-uns de mes camarades masculins ne dormaient pas et apprenaient les mots du dictionnaire. Quand ils savaient une page, ils l’arrachaient et passaient à la suivante. On travaillait d’arrache-pied.

Où avez-vous étudié ?

Les deux premiers mois, fin 1964, nous étudions tous à l’Alliance française de Paris. Après les vacances d’hiver, le groupe a été séparé en sous-groupes. Certains ont continué à l’Alliance française, d’autres, comme moi, sont allés dans une école place des Vosges. Puis je suis allée à Rennes, et d’autres à Grenoble.

Que faisiez-vous d’autre à Paris ?

Cela peut paraître incroyable, mais on ne se promenait pas autour de l’école, on n’allait pas dans les magasins, ni au cinéma. On ne faisait qu’apprendre le français, le plus possible, le plus vite possible. Au début, comme on ne parlait pas encore, on se déplaçait ensemble, d’abord avec un car loué par l’ambassade de Chine, puis en métro. Nous logions dans un immeuble à Fontenay-aux-Roses.

Nous apprenions le français entre nous. Personne ne s’intéressait à autre chose, nous étions obéissants. Ce que nous avions à faire, c’était apprendre. D’abord, dans notre tête, nous devions accélérer notre apprentissage du français. Tout le monde pensait que l’Etat nous attendait. Ensuite, la France est le premier grand pays capitaliste avec lequel la Chine a noué des relations diplomatiques, et nous avions un peu peur. Nous étions lycéens, nous ne lisions pas, et n’avions aucune information sur les pays. Nous ne voulions même pas avoir beaucoup de contacts avec les Français, ni nous intéresser au pays.

Mais vous passiez sur la place des Vosges tous les jours…

Oui, mais nous ne sommes pas comme les gens d’aujourd’hui, nous étions différents, vraiment très différents. On ouvrait grand les yeux, c’était tout à fait différent, mais nous apprenions le français, et nous cherchions des occasions pour pratiquer, pour apprendre plus vite. Sur la place des Vosges, pendant la pause, tout le monde sortait pour trouver un Français avec qui discuter. C’était l’hiver, il n’y avait presque personne, sauf un clochard sur un banc. Les garçons osaient s’approcher et essayaient de communiquer.

Quand avez-vous vraiment discuté avec des Français ?

La première véritable occasion de parler avec des Français, c’était quelques mois plus tard à l’université de Rennes. Et là, il n’y avait plus d’ambassade, plus de Chinois, alors nous étions plus courageux ! Après avoir passé six mois à Paris, nous étions plus confiants, nous avions moins peur, nous trouvions les Français gentils, beaucoup plus gentils que nous imaginions !

Pour que nous nous entraidions, pour que l’Ambassade soit sûre que nous travaillions, nous restions ensemble. Nous étions choisis, donc obéissants. Personne n’a fait défection. Les garçons cherchaient plus d’occasions que les filles pour entamer des discussions, ils osaient faire le premier pas.

Et le week-end, que faisiez-vous ?

Moi, je ne sortais presque pas, comme beaucoup de filles. Nous sortions pour aller à la cantine universitaire, pour aller chercher quelque chose, nous distraire un peu, et toujours travailler le français avec nos camarades. Par exemple, quand on se voyait, la première question était : « Tu connais combien de mots nouveaux ? » Nous essayions, fièrement, de dire des phrases que l’autre ne connaîtrait pas.

Je n’ai même pas eu l’occasion de boire un café en France ! Je connais beaucoup de choses, mais que je n’ai jamais essayées.

Nous allions à la cantine pour le déjeuner et le dîner. Le petit déjeuner, nous le prenions dans nos chambres. Nous n’achetions pas de lait, mais seulement du chocolat en poudre. Je voulais garder mon argent pour le redonner à l’Etat, pour dire que j’ai bien accompli ma tâche, que j’ai bien appris le français, et que je n’ai pas dépensé beaucoup d’argent du peuple.

Pendant mon séjour en France, je n’ai jamais acheté le moindre bonbon. Je ne suis jamais allée au cinéma, je n’avais jamais bu de café, tout comme 80 % de mes camarades. C’est depuis la fin de la Révolution culturelle que je ne cesse de boire du café, que j’ai goûté à Pékin !

Vous ne faisiez donc qu’apprendre ?

Oui. Après les cours, en route, on récitait nos leçons. Par exemple, dans l’autobus, je murmurais : « monter dans l’autobus ; descendre de l’autobus ; je descends de l’autobus ; dans trois stations, je vais descendre de l’autobus »... Il fallait retenir les prépositions très difficiles ! Je trouvais qu’apprendre le français était vraiment difficile, surtout qu’au lycée, en Chine, nous avions appris l’anglais, donc il fallait ne pas confondre avec l’anglais au début. Maintenant, je ne parle plus du tout l’anglais.

Apprendre le français a été difficile, mais en même temps était-ce une fierté ?

A l’époque, le monde capitaliste et impérialiste était pour nous quelque chose de très nouveau. Quand on comparait les pays, on savait que la France occupait une place importante, et on a appris dans notre scolarité l’histoire de France, avec la Commune de Paris. La Commune de Paris, c’était la révolution comme en Chine, où le prolétariat prend le pouvoir. S’ils avaient eu le choix, les étudiants auraient tous choisi la France comme destination : un pays à la fois capitaliste et révolutionnaire ! Pendant mon séjour en France, je n’ai trouvé le pays ni affreux, ni inquiétant, c’était totalement différent de ce que j’avais imaginé. Nous n’avions plus peur, mais l’ambassade et le gouvernement avaient quelques inquiétudes, car nous étions jeunes et ils avaient peur que nous changions.

Qu’avez-vous apprécié en France ?

La culture, la civilisation, l’esthétique, l’architecture, la propreté. Et puis l’élégance des objets, des choses et du peuple aussi, c’est-à-dire la politesse, l’éducation, le comportement. Je suis influencée par cette élégance, l’esprit, le savoir de la France.

Comment s’est passé le retour ?

Je suis rentrée en Chine après seulement deux ans et demi, car la Révolution culturelle battait son plein. A Pékin, les étudiants qui avaient étudié les langues à l’étranger ont été envoyés à Tangshan, dans une ferme de l’armée, pour cultiver du riz pendant deux ans et demi. C’est là que j’ai rencontré mon mari. Ensuite, j’ai travaillé à l’école des langues étrangères de Pékin pendant un an, puis j’ai rejoint l’agence de presse Chine Nouvelle.

La France, et la langue française, c’est votre jeunesse, une jeunesse éternelle...

Oui, la France et le français font intimement partie de moi. A l’agence Chine Nouvelle, je n’utilisais plus beaucoup le français, et j’avais peur de le perdre ; alors, j’ai trouvé à l’Alliance française de Pékin, en tant qu’enseignante, une manière de rester en contact avec la France.

Alliances n°7

Alliances est le magazine d’actualité du réseau des Alliances françaises en Chine.
Le dernier numéro est consacré à l’année de la langue française en Chine.
Yamina Benguigui, Ministre déléguée à la Francophonie signe l’éditorial.
Interview de M. François PERRET, directeur du Centre international d’études pédagogiques (CIEP) sur les diplômes de français en Chine. .
Retour sur certains projets du réseau Chine en 2012.

- 3 outils pour accompagner les équipes enseignants à l’utilisation des tableaux blancs interactifs (TBI).

- un kit Bibliothèque de l’Apprenant (BDA) identique pour l’ensemble des médiathèques du réseau.
Deux nouveaux partenaires pour le réseau Chine : la Bibliothèque nationale de France et l’Académie Charles Cros pour la tournée musicale de la Francophonie.

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